ALCOOL : LES STRATEGIES POUR NOUS FAIRE BOIRE. 1er avril 2021.

Les faits.

Elise Lucet a conduit un numéro de “Cash investigation” sur la “stratégie secrète” des filières de l’alcool : “tout pour nous faire boire”. 1h58 découpées en 3 chapitres sur :
-la symbolique qui lie les produits à d’incontournables moments de nos vies (Champagne et fête, vin et repas, alcool et boîte de nuit, etc.) ;
-la société Ricard, numéro 2 mondial des spiritueux qui pousse ses commerciaux à un abus de boissons pendant leur travail, développe une politique digitale illégale pour inciter les jeunes à consommer et à se fidéliser autour des marques de l’entreprise ;
-les études scientifiques qui tendent à démontrer que vin est “bon pour la santé” alors même que les chercheurs qui les mènent sont financés par l’industrie de l’alcool.

Au final, après une introduction de 5 minutes, l’émission s’attarde près d’une heure (58 minutes) sur le “cas Ricard”, avant de s’intéresser à la consommation par personne et aux lobbies en France (24 minutes) pour démonter le lien supposé entre vin et santé pendant 15 minutes et finir avant la séquence de réponse aux questions des téléspectateurs (10 minutes), par souligner le rôle confus de certains médecins au travers de l’exemple de la Cité du Vin de Bordeaux.

Un contenu riche.

La qualité journalistique de ce magazine (3 à 9 numéros par an depuis 2012) donne une information fournie et prouvée.

Ainsi, voir décortiquer la capacité sociétale de Ricard interroge et inquiète : comment le groupe aux 32 marques et aux 8,5 milliards d’€ de chiffre d’affaire, peut-il à ce point échapper à tous les radars réglementaires :
-du travail, en poussant ses commerciaux (90 en grande distribution et surtout 300 en cafés, restauration, boîtes de nuit et évènementiels) à l’extrême (dépendance, dépression, burn-out, handicap) par une incitation quasi sectaire (hymne, habillement, vacances en commun, sur convivialité permanente,…), une “autorisation à boire” sans limite (30 verres de pastis en une demi-journée de féria, par exemple). Cette dérive est démontrée
-de la prévention, en se limitant à quelques formations en ligne et à une direction du “marketing responsable” (aucune médecine du travail) et en culpabilisant les salariés devenus addictifs par un déni de la responsabilité de l’entreprise allant jusqu’à prétendre ne pas connaître de “comportements déviants” au sein de leurs équipes ;
-de la loi Evin détournée pour permettre une stratégie digitale ultra intrusive et promotionnelle des marques d’alcool (l’exemple du sponsoring déguisé du rappeur Oxmo Puccino par Chivas pour toucher une nouvelle clientèle jeune est édifiant).

Au bout d’une heure de réquisitoire argumenté et implacable, demeure une impression de malaise face à tant de cynisme, bien au-delà du “cas” Ricard. Ainsi de l’ANPAA (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, devenue depuis Addictions France) dont les représentants qui par ailleurs perdent 80% de leurs procès face aux alcooliers mal intentionnés faute de preuves directes, semblent découvrir une situation qui perdure depuis des dizaines d’années. Comment de telles évidences, si aisément dévoilées lors d’une enquête de presse, si peu masquée par les protagonistes eux-mêmes, restent-elles inconnues de ces professionnels ?

Le Français boit beaucoup trop.

La deuxième partie part sur des bases comparables, des données incontestables, un constat factuel : avec 11,4 litres d’alcool pur par an et par personne (âgée de 15 ans et plus), les Français absorbent une dose 12 fois supérieure au maximum acceptable par leur corps. Cette situation crée un coût médical de 7,7 milliards d’€ de dépenses de santé supplémentaires, à comparer aux taxes qui rapportent 3 milliards à l’Etat ; même en ajoutant 1,7 milliards “économisés” (sur les décès précoces des sur alcoolisés), le rapport est très défavorable à la richesse nationale.

L’économiste Pierre-Alex Koop le souligne avec véhémence. Or les bières supportent une taxe de 9,2%, les alcools “forts” 50,8% et le vin 0,83% alors même qu’ils “pèsent” 56% de la consommation d’alcool pur.

Le lien qui en découle, inéluctable, serait d’augmenter la fiscalité sur le vin pour en diminuer l’achat, comme le préconise l’OMS (organisation mondiale de la santé).

Là intervient le lobby parlementaire symbolisé par le “groupe d’étude” sénatorial “vigne, vin et œnologie” qui passe son temps en réceptions (16 entre 2017 et 2020) bien loin de son supposé travail réel (0 publication sur la même période) et a poussé un amendement bloquant la sur taxation des BABV (boissons à base de vin) lors de l’essor du rosé pamplemousse très attractif pour les plus jeunes. L’association “regard citoyen” dénonce l’opacité de ces quelque 80 parlementaires “sous influence” qui ne produit pas d’étude technique ou juridique. Plusieurs de ces sénateurs et députés sont même des professionnels des filières (vignerons, cavistes) tel Jacques Cattin (président de CWL en Alsace, 12 millions d’€ de CA) et dont l’interview d’abord refusée, tourne au fiasco.

Les études bidon.

La dernière partie nous emmène aux Etats Unis où sont nées dès 1948, des études de santé démontrant un concept anti intuitif, la “courbe en J” qui veut qu’un à deux verres de vin par jour augmentent en un effet protecteur, les chances de bien vivre.

Curtis Ellison, professeur bardé de diplômes, a mené études pour nourrir d’articles cette trouvaille ; il a créé un forum dédié (l’ISFAR,  international scientific forum on alcohol research) mais se trouve bien vite coincé dans ses financements qui dépassent le conflit d’intérêt tant ils sont massifs (1,27 millions de $ de l’association des brasseurs, entre autres, les alcooliers et autres Champagne n’étant pas en reste).

Du coup, focus sur la France où de nombreux chercheurs et docteurs relaient un discours favorables aux effets bénéfiques du vin : Jean Saric (chirurgien et vigneron), Jean Orgozozo (neurologue) se retrouvent eux-aussi piégés par leurs généreux donateurs et l’absence de contre-expertise (dénoncée par l’université Victoria au Canada qui est allé jusqu’à expertiser les travaux de la courbe en J et en souligner les biais scientifiques).

Santé Publique France, sans se mouiller, valide néanmoins la vacuité de leurs affirmations, en préconisant une consommation “responsable” (2 verres de vins par jour, 5 jours par semaines et coupés par deux jours d’abstinence !).

Et donc ? Un décryptage pas très clair.

Une fois passée l’émotion légitime suscitée par les vies brisées, les témoignages percutants et les constats accablants, que reste-t-il de ce “Cash Investigation” ?
Un sentiment de trop peu.

Un seul exemple ; la mise en premier ligne au banc des accusés du vin ne résiste pas à un simple examen des statistiques de l’INSEE :
Une absence de nuance qui déplace le véritable problème en France et que le “cas” Ricard illustrait pourtant, la consommation d’alcools forts. Elle est la seule à avoir explosé en cinquante ans ; elle concerne surtout les plus jeunes qui ne boivent pas de vin ; elle pousse au travers des multinationales qui la contrôle aux excès (binge drinking, concentration des moments autour du week-end) et à une adhésion à des valeurs uniformisées, mondialisées et sans nuances (machisme notamment).

Pourquoi alors une sorte de fixation sur le vin ? Par facilité d’abord ; le plus visible, le plus culturel est plus attaquable que le puissant et le “à la mode”.

Par faiblesse surtout ; la mauvaise organisation des filières viticoles, de leurs représentants (et lobbyistes) conduit à cette simplification journalistique. Il suffit de ré écouter les élus du groupe “”vigne, vin et œnologie”.

Il faut aussi comparer les moyens mis en place par les industriels alcooliers et malgré une réelle puissance de “frappe”, la maigre participation des interprofessions viticoles ou de “Vin & société” aux campagnes promotionnelles (y compris celles de l’ANPAA que Ricard soutint et finança en son temps).

Un aveu plus subtil qui aurait permis de cerner les véritables enjeux et à la suite du “cas” Ricard, conclure à la nécessité d’une vraie éducation à l’alcool, préventive et non répressive ou culpabilisante, plus efficace pour préserver la santé.

Que les professionnels du vin se rassurent néanmoins : seuls 1,852 millions de téléspectateurs ont suivi ce “Cash” (une audience honorable mais très loin des pics du programme qui frisent les 4 millions) ; leur image est bien moins écornée que lors d’un scandale sanitaire (avec les pesticides) ou d’une fraude. Que ceux de l’alcool poursuivre en toute tranquillité leur travail, loin d’une valorisation d’un travail local et encore porteurs de sens.

A vous de vous forger un point de vue ; replay de l’émission en cliquant ici.

                 

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