UN MOMENT DE RÉFLEXION.

Utopia, récit de voyage publié en 1516 par Thomas More1 décrit un pays imaginé, l’île d’Utopia, son organisation politique, sociale et économique parfaite mais inatteignable. Né d’un des plus grands humanistes européens de la renaissance, cette philosophie de l’idéal irrigue depuis pensée, réflexion et politique.

5 siècles plus tard, dans une société matérialiste où triomphe comme idéologie ultime, le pragmatisme, il m’a semblé intéressant de confronter réalité et utopie…

Vous verrez je l’espère, se dessiner au fil du texte des pistes à la fois de réflexion et d’action pour notre vie et notre activité professionnelle.

Ce que l’idée d’utopie a de moderne, d’actuel se comprend d’abord par l’évolution de sa définition et de sa perception, avant même son influence politique ou sociétale.

Inventé par Thomas More, le mot (re)fonde un genre littéraire de monde idéal inspiré de la Callipolis2 de Platon et son contraire la dystopie où se dépeignent des sociétés cauchemardesques. On trouve ici une illustration saisissante des peurs mêlées aux espérances d’aujourd’hui, de notre vie quotidienne.

Rabelais3 permet au mot de s’intégrer au vocabulaire commun en tant que gouvernement imaginaire. Peu à peu l’utopie désigne « un projet politique ou social qui ne tient pas compte de la réalité ». Le sens est positif puisqu’il s’agit à partir d’une réalité peu satisfaisante, de créer sans référence au présent, une possibilité d’avenir meilleur.  Cette « qualité essentielle » va subir un lent glissement « faisant de l’utopie un projet irréalisable, voire irréaliste ».

En un siècle, de l’apologie du progrès du XIXe au relativisme distancié du XXe, l’utopie, champ de tous les possibles, devient « chimère, illusion, mirage, rêve… »

De cette aspiration intellectuelle, philosophique, politique, quotidienne, de cet horizon indépassable, nous avons fait un songe puéril, une insulte définitive qui clôt toute discussion, toute perspective.

Thomas More

Dans sa présentation de l’Utopie, Simone Goyard-Fabre4 nous éclaire sur cette idée qui depuis le XXVIème enflamme le débat politique et intellectuel : « loin de chercher l’évasion dans un ailleurs idéal, (Thomas More) construit, avec un étonnant réalisme, (..) une autre politique ».

L’utopie se fonde ainsi sur la réalité mais avec une constance : « l’apparemment impossible est (…) plus vrai que réel en sa platitude ».

Ainsi la réforme, comme vœu permanent d’avancée, se heurte à notre vision moderne : l’utopie veut améliorer une situation toujours imparfaite, tenir compte de l’autre comme devant être l’objectif de toute démarche.

Thomas More va bien plus loin encore donnant dans la polémique alors que naît sous ses yeux le capitalisme, chargeant contre « une économie qui ôte à l’homme son courage, sa dignité, son humanité », contre les puissants aveugles aux besoins du peuple. Il souligne l’incurie d’un pouvoir où les princes aiment la guerre, s’abandonnent à leur seule ambition, à leurs désirs. Où les ministres se préoccupent avec flatterie et incurie, de leur place avant toute chose.

Lucide et non béat, il voit aussi la population passive, renoncer plutôt que de se battre, s’enfermant dans une servitude volontaire5.

Un constat éclatant de modernité.

Dans notre société qui au jour le jour a poussé à l’extrême les défauts soulignés par More dans son siècle. Il s’appuiera sur sa connaissance livresque immense, sur l’analyse de toutes les expérimentations qu’il a croisé lors de ses voyages, sur une ouverture d’idée qui dépasse son éducation, sa religion, son histoire pour tenter de dessiner ce demain possible.

Aussi lointain qu’un horizon, indépassable, l’utopie nous invite alors à ne jamais cesser d’avancer vers elle.

Réalisme, réforme, altérité, débat, intellect et culture, voilà un programme qui vient comme alternative au pragmatisme qui à l’inverse, arrête la course de l’histoire, nous demande de nous contenter de la réalité, de s’y adapter quelles qu’en soient les conséquences humaines.

« L’utopie est une réponse donnée aux inquiétudes, espoirs et rêves inassouvis du siècle ; elle apparaît comme une limite vers laquelle tendent la réflexion et l’imagination »4

Cinq siècles après son traité sur la meilleure forme de gouvernance, que nous apprend encore Thomas More ? Qu’est-ce que l’utopie dans notre modernité ?

Lire « L’Utopie », au delà même du récit d’aventure ou du style littéraire, étonne par sa pertinence, sa résonance avec notre monde politique ou social, avec notre vie en entreprise ou en collectivité.

Dès le livre premier, Tomas More nous assène une vérité qui traverse le temps pour nous gifler de son actualité, une affirmation entendue sans cesse  aujourd’hui. Face à une proposition nouvelle ou venant d’ailleurs, face à une idée fruit de réflexions intellectuelles, nous nous « cramponnons sous prétexte de tradition, à ce qui pourrait être amélioré ».

Parce que l’on a toujours agi ainsi, on se refuse à envisager une alternative. « There is no alternative », slogan attribué à Margaret Thatcher, nous est répété en boucle pour justifier un simple replâtrage du réel sans plus chercher à progresser, à évoluer … à changer même. De ce diktat, de ce que certains nomment totalitarisme, Thomas More a eu l’intuition inéluctable dès 1516.

Au cœur de l’île d’Utopie, se dévoilent des valeurs organisée parfois de façon étrange pour notre regard du XXIème siècle mais qui posent des fondations sociales trop souvent oubliées : une égalité totale, absolue, un égalitarisme (qui nourrira la philosophie communiste) que compense une modernité donnée à tous. La communauté se lie donc par le bien commun, un service public accessible avec priorité à la santé (Thomas More imagine les premiers vrais hôpitaux) et à la culture.

En 1516, il préconise une journée de 6 heures de travail pour laisser le temps d’apprendre !

Il place comme mal principal de la société, la notion même de propriété qui est donc absente d’Utopie ; si l’histoire montre combien a échoué cette idée pure, elle garde une pertinence incroyablement actuelle quand elle impacte la morale d’état. L’état doit obéir à la même morale que les particuliers. Ainsi, s’il commerce avec le monde, il reverse un septième des exportations aux pauvres du pays client.

« J’oppose à ces usages ceux de tant d’autres nations toujours occupées à légiférer sans être pour autant mieux gouvernées ; où chacun nomme sien ce qui lui est tombé dans les mains, où tant de lois accumulées sont impuissantes (…). Un seul et unique chemin conduit au salut public, à savoir, l’égale répartition des ressources.  »

Aujourd’hui bien sur, est venue s’ajouter la notion à l’époque peu présente de liberté individuelle et l’approche naturaliste (retrouvée aux temps des lumières chez Rousseau par exemple) peut paraître naïve.

Mais de cette forme d’état, peut se retenir une volonté permanente et en marche du bien et du partage.

Une méditation pour aujourd'hui.

Au final, l’intérêt de l’Utopie de More tient dans ce que nous avons peut-être oublié : la philosophie, l’analyse intellectuelle, l’histoire nous offrent des clés de réflexion et d’action dans notre vie, personnelle et professionnelle.

Face aux défis, aux questionnements, nous pouvons encore et malgré la pression, prendre le temps, « laisser du temps au temps »6.

Ce que la réussite de nos sociétés, le confort, la sécurité ont rendu moins nécessaires à nos yeux, peut redevenir le cœur de notre quotidien.

Sans mercantilisme effréné, sans recherche d’une rentabilité à court terme, mais avec la volonté de dépasser des situations toujours en devenir, améliorables, nous refondons la notion de progrès, indispensable pour croire en l’avenir.

Cette approche théorique, morale, n’est pas rétrograde ou ringarde : elle contient une part de modernité inaltérable car elle met au centre du travail, l’humain, comme objectif le mouvement et comme moteur la curiosité.

Relire More montre l’étendue de l’évolution que l’occident a vécue depuis ; en ce sens, il est daté. Il ouvre pourtant une fenêtre alors que notre monde sent le renfermé, l’égoïsme, la peur. Il aère violemment notre cerveau, donne envie de croire en ses facultés et de dépasser des limites que nous avons-nous même fixées.

Il casse le pragmatisme qui nous a immobilisés, figés comme si plus rien ne pouvait s’améliorer, comme si nous étions contraints à nous adapter à des situations que nous savons négatives.

Il nous fait « penser en dehors de la boîte » et nous laisser dépasser et non angoisser par nos résultats ; cette notion de surprise apporte un sel inattendu et nécessaire à notre existence.

Le mot latin « Utopia », construit à partir du grec ou, « non, ne… pas », et de topos « région, lieu », est le nom d’une île située « en aucun lieu ». Résumé du livre : ici.

Sources de la série d’articles : BNF (bibliothèque nationale de France), Unesco (IBE.unesco.org), Institut Thomas More, « Les Gauches Françaises » de Jaques Julliard, Les rencontres Thomas More (site internet ici) et bien sur le livre « L’Utopie » de Thomas More disponible aux éditions Librio pour 2€ !

Notes

1Titre original : »La description de l’île d’Utopie où est compris le miroir des républiques du monde, et l’exemplaire de vie heureuse : rédigée par écrit en style très élégant de grand’hautesse et majesté par illustre bon et savant personnage Thomas Morus citoyen de Londres et chancelier d’Angleterre, avec l’épître liminaire composée par Monsieur Budé maître des requêtes du feu Roi François Premier de ce nom (1550). »

2dans « La République » 8ème livre

3qui fait de l’abbaye de Thélème la première utopie littéraire française dans « Gargantua »

4Simone Goyard-Fabre, Professeur émérite à l’Université de Caen (philosophie du droit, spécialiste en philosophie politique, en droit politique et constitutionnel); préface de l’édition GF Flammarion 1987.

5« Le discours de la servitude volontaire » sera publié en 1549 par Étienne de la Boétie 32 ans après la diffusion de « l’Utopie » en France.

6 François Mitterrand (d’après Cervantès).

Texte déjà publié en 2015.

                 

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